Je suis Ethnocentrique ! Et alors !!!

Je suis ethnocentriste !!!… Et alors ?

Afin qu’il n’y ait méprise sur l’objectif poursuivi à travers le titrage de cet article, il convient de situer le cadre et les motivations qui poussèrent le modeste auteur que je suis, à cet exercice solitaire de l’encre et du papier.

La Côte d’Ivoire des années 2000, quoique terre de l’espérance et de l’hospitalité ainsi que le proclame son hymne national est en pleine crise nationaliste. Un besoin d’ivoirité encense les esprits, exacerbe les rancoeurs, verse l’huile du fanatisme sur le feu de la hantise de l’étranger. Cette xénophobie prononcée était le moyen rêvé pour Konan BEDIE d’écarter son adversaire politique, Alassane Ouattara, le seul qu’il redoutait, parce que capable de lui ravir « la couronne présidentielle » au cours des prochaines joutes électorales. Le concept d’Ivoirité retouchait, toilettait même le code électoral pour empêcher un ivoirien qui ne serait pas né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens, d’être candidat à la présidentielle. Ouattara serait né de parents Burkinabè, il était « out » avant même de brandir sa nationalité ivoirienne non digne en fin de compte, de l’ivoirité. Ceci étant, il faut se demander s’il y avait eu l’Américanité aux Etats-Unis, ce qu’il serait advenu d’un certain Barack « Hussein » Obama ?

Le patriotisme ivoirien reversé dans de l’extrémisme outrancier avait alors inventé des slogans comme « Je suis xénophobe !!!… Et alors ? » qui inspire le titre de l’article ; ou encore « La Côte d’Ivoire n’est pas le dépotoir des africains de la sous-région ».

Ivoirité d’accord ! sauf que pour le cas d’Alassane Ouattara, une étude d’un historien Ivoirien (la pomme n’étant pas tombée trop loin de l’arbre finalement) nous apprend qu’il aurait pu être tout aussi Burkinabè qu’Ivoirien du fait même d’un problème foncier d’origine colonial entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Comme les ivoiriens, en bons africains, ne lisent pas, je doute fort qu’ils aient été mis au parfum de cette étude sur leur propre pays qui révèle un pan de l’histoire qui n’a pas souvent été abordé dans nos articles de presse lus ça et là. En effet, il s’avère qu’avant même les indépendances des années 60, une grève avait secoué la filière café-cacao en Côte d’Ivoire. Les planteurs à la tête desquels se trouvait un certain Houphouet Boigny s’étaient ligués contre le colon français, refusant de poursuivre les travaux de production ; mettant ce dernier dos au mur. Mais comme l’un des principaux traits de caractère de l’envahisseur blanc de l’époque était de monter les barbares contre les barbares (voir l’art de la guerre de Sung Tzou) il avait reculé la frontière du nord de la Côte d’Ivoire en grignotant sur des terres burkinabè peuplées d’une main d’œuvre abondante à même de travailler dans les plantations ivoiriennes. Parmi cette main d’œuvre, les parents Ouattara dont les enfants scolarisés en territoire burkinabè étaient passés en territoire Ivoirien sans vraiment s’être déplacé, voire même migrer. L’amalgame aurait lesté le cursus scolaire de jeunes ivoiriens du Nord qui s’inscrivaient à l’étranger pour des études supérieures avec leur papier burkinabè alors même qu’ils avaient passé une bonne partie de leur scolarité sur un territoire devenu Ivoirien pendant qu’ils étaient sur les bancs. Qui aurait pu croire qu’une frontière déplacée près de quarante ans plus tôt irait jusqu’à déferler ivoirité et vagues d’animosité sur des frères d’une même région. L’ivoirité comme une bombe dont la mèche a été allumée sur la base de calculs politiques a explosé avec tous ceux qui l’ont créé et ont tenté d’en profiter. Aujourd’hui, ceux qu’on a voulus longtemps écarté sont revenus aux affaires ; à qui aura donc profité le crime ?

Cette longue entrée en matière n’a d’autre objectif que d’évoquer ces malheureux traits de tribalisme, chargés dans notre pedigree d’Africains spécialisés dans le montage en épingle des différences tribales ; celles qui caractérisent nos appartenances à des groupes ethniques divisés, opposés parfois par une histoire coloniale que les colons ont eux-mêmes oubliés, et dont nous faisons bêtement notre choux gras.

C’est un récent article du blogueur togolais Aphtal Cissé qui m’a interpellé et m’a rappelé cette tare congénitale qui noircit notre âme africaine commune et qui consiste à ranger dans des catégories nanties ou mal loties, tel individu ou tel autre. Aussi vrai qu’on ne choisit pas son lieu de naissance, ni ses origines, on ne table finalement dans nos jugements, que sur la malchance-probabilité qu’a eu une personne lambda de naître d’un père du Sud, ou d’une mère du Nord, d’une famille Hutu, ou d’un clan tutsi, d’être Zoulou ou d’être afrikaneers. L’idée qu’a eu Aphtal Cissé de bloguer en featuring avec un homologue Camérounais Ulrich Tadjeu Kenfack, a confirmé de part et d’autre (au Togo comme au Cameroun) le culte par excellence de la division ethnique des peuples d’Afrique noire.

Mon article n’est qu’un patchwork de faits historiques partagés sur le continent noir, racontés d’une manière que j’ose croire assez claire, afin de faire voir, voire faire lire au lecteur, comment nous avons poussé la bassesse et la bêtise de faire de nos origines respectives, des tares communautaires qui poussent tel groupe tribal ou ethnique à en éliminer un autre, asseoir sa domination sur un territoire, s’accaparer les richesses d’un milieu donné, se placer en haut d’une chaîne alimentaire. Ce sera une sorte de contribution en sable et un peu de ciment pour la bâtisse formidable érigée par les deux blogueurs afin de bouter hors de nos esprits, cette fibre ethnique qui porte des ombres sur nos âmes et les noircissent.

Fin Avril 2005 au Togo – Nous étions au lendemain de la proclamation des résultats de la présidentielle. Faure Gnassingbé est donné gagnant, l’opposition conteste, son fief de Bè s’enflamme et dans d’autres quartiers de Lomé, on décrit une liesse populaire entretenue par des habitants originaires du Nord qui danseraient avec des machettes et autres armes blanches à la main pour célébrer leur victoire. Sur une radio de la place, ce commentaire qui me révolte : « les kabyè sont entrain de s’armer pour nous attaquer ». A l’époque, nous échangions des points de vue entre amis habitant le même quartier, et observant chacun à sa manière l’actualité brûlante. Quand j’expliquai au reste du groupe que ce commentaire était purement à des fins de manipulation, rappelant même qu’on a toujours vu le peuple kabyè célébrer les fêtes traditionnelles Evala en dansant avec des armes à la main, prouvant à suffisance qu’il s’agit d’un comportement purement culturel, j’ai été surpris de me faire des ennemis dans les heures qui suivirent nos échanges. Le lendemain, certains ne voulaient plus me parler, d’autres me traitaient de membre du RPT infiltré. Même en ayant brandit le recueil de contes « La sagesse du peuple Kabyè » publié dans les années 80 (par un professeur de Musique Allemand en poste au Togo jusqu’à la fin des années 90) pour appuyer mes dires, j’avais été logé à la même enseigne qu’un suppôt de satan. Si la crise togolaise d’alors avait atteint des sommets un peu plus rwandais, qui de moi ou de mes amis s’en serait sorti mort ou vif.

Rwanda – Burundi justement. Deux pays, un destin commun écrit en lettres de sang vers le milieu des années 90. Les hutus et les tutsis, deux ethnies vivant sur la même terre mais manifestant force animosité entre elles. Là encore, l’histoire nous apprend pourtant qu’avant la colonisation belge, les hutus et les tutsis n’étaient pas des groupes ethniques habitant le même territoire. Il s’agissait d’un même peuple organisé en classes sociales. On était tutsi quand on possédait des terres et du bétail en nombre important ; et on était hutu quand on était d’une classe inférieure, donc moins nantie. C’est l’avènement de l’administration belge au Rwanda et au Burundi qui scella définitivement le sort de cette organisation en travestissant les classes sociales en groupes ethniques. Les belges ont poussé les tutsis à l’éducation par la scolarisation et ont fait des hutus, l’ethnie défavorisée. Ils ont allumé les feux de la rancœur entre les deux groupes. Et comme si ça ne suffisait pas, les colonisateurs renversèrent l’ordre des choses vers la fin de la colonisation, en s’appuyant sur les hutus pour freiner les velléités indépendantistes des tutsis. Même après la décolonisation, la moutarde continua de monter aboutissant aux crimes de sang perpétrés de part et d’autres des classes ethniques Hutus et Tutsis. La haine de l’autre était tellement prononcée chez les rwandais qu’on évitait d’écrire les noms au dos des joueurs de l’équipe nationale de football. De cette manière-là, personne n’irait accuser tel joueur hutu ou tutsi d’avoir manqué un pénalty, ou mal défendu son camp contre les adversaires. On craignait plusieurs années après le génocide, qu’au Rwanda, une simple affaire de football puisse faire déterrer les machettes.

Mais alors, que dirions-nous de la Centrafrique d’aujourd’hui. Parti d’un banal renversement de Chef d’Etat pour en arriver à une fréquence meurtrière de dix personnes tuées par jour. Ici, il ne s’agit même pas d’appartenance ethnique. C’est une affaire de séléka (rebelles musulmans ayant aidé à renverser François BOZIZE) qui se sont mis à piller dans les rues de Bangui, déçus de ne pas avoir été suffisamment récompensés après leur basse besogne. Pour leur faire face, des milices anti-balaka, d’obédiences chrétiennes qui massacrent tout ce qui sent le musulman. On les dit armés par des filières pro-Bozize.

Soudan du Sud contre Soudan du Nord : l’un exploite le pétrole (Sud), l’autre l’achemine vers la mer (Nord). Question : Qui doit gagner plus d’argent ? Le Nord ou le sud ? bah visiblement, ils n’ont pas voulu chercher la réponse. Ils ont préféré se faire la guerre.

Dans tous les cas de figure précités, les penchants tribalistes, ou d’appartenance à tel groupe religieux, ethnique, ou de territoire, ont fait couler le sang au nom des intérêts et de la domination d’un groupe sur l’autre. Alors que sous d’autres cieux, picards, normands, gascons, et autres ethnies cohabitent en paix depuis plusieurs centaines d’années, ici les Hutus se répandent en boucherie anti-tutsis, les sélékas coupent les oreilles des anti-balaka et inversement, les soudanais du Nord paient des milices djandjawid pour raccourcir littéralement les bras et les jambes des soudanais du sud.

Arriverons-nous un jour à dire, Nous les Togolais ? au lieu de dire, nous les kabyè, nous les bassar, nous les guins ou nous les kotocolis. Pourrons-nous rire de nos différences comme quand cet ami bassar me faisait remarquer que je m’habillais comme un kabyè ; et que le kabyè à côté de moi se marra en me racontant son premier nœud de cravate ? Comme ce guin qui m’avoua qu’ils usaient dans leur culture de drôles de techniques pour éviter d’avoir à table un invité-surprise arrivant chez eux à l’heure du déjeuner. Il faisait de l’auto-dérision, m’expliquant qu’il venait du seul peuple au Togo à ne pas avoir le sens du partage. Et cette fille akposso de laquelle nous avions ri un soir dans un bar, lui demandant au vu de l’importante mèche de cheveux naturels sur sa tête et les poils couvrant ses bras, comment étaient velues les parties intimes de son corps ? on dit des lianes akposso qu’elles étaient portées sur l’hirsutisme de manière naturelle et que cela donnait un côté électrisant et excitant à leur beauté.

Nos différences, nos identités sont devenues meurtrières quand nous avons cédé à nos passions, nos envies et nos avidités au prix de vies humaines définitivement sacrifiées. Ces différences meurtrières qui peignent en noir l’image que les autres parties du monde se font de l’homme d’Afrique Noire.

C’est Antoine de Saint-Exupery qui à mon avis, donne la meilleure définition des différences :

« Si tu diffères de moi, loin de me léser, tu m’enrichis ».

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