Autrefois, le chien était sacré

Le shell shop était bondé en ce dernier après-midi d’avant le jour de l’an 2014. Des groupes de buveurs s’étaient créés entre les étagères. Hans Justinov avait une fois de plus porté le goulot de sa chairman, 10,1% d’alcool à ses lèvres et avait descendu le reste de la bouteille d’un seul coup. De ses yeux humidifiés par la vapeur d’alcool montant au cerveau, il m’interrogea: « tu veux m’accompagner à Kpémé, je remets un truc à quelqu’un et on revient dans deux-trois heures de temps maxi » ?

Je n’ai hésité que quelques secondes, « euuuuuh non lui dis-je, va pour Kpémé ».

C’est par la route de Djassémé, petite bourgade accolée à notre lieu de destination, que nous arrivâmes au lieu de paix et de tranquillité qu’était Kpémé. L’air y était frais, le sable abondant, et nos hôtes heureux de nous accueillir. Ceux que j’accompagnais (tous des hommes bassari) se dirigèrent presque immédiatement dans une cour commune. Elle était bordée de deux alignements d’appartements de part et d’autre, où devant les portes d’entrées, on voyait des femmes assises entourées de leur marmaille. Ces dernières nous regardaient comme des étranges étrangers pendant que nous traversions leurs espaces de vie au pas de charge. La fond de la cour déboucha sur une enfilade inattendue. Elle nous conduisit vers une arrière-cour où je pus apprécier à sa juste valeur un spectacle inattendu avec émerveillement : des flammes lécher des bois de chauffe attisant la cuisson d’une marmite qui avait connu de jours meilleurs. C’est dans les vieilles marmites que se préparent les meilleurs sauces, dit la recette de grande-mère.

« Wence ! ça c’est de la bonne viande du chien, attaque ! » me fit Hans.

Oh mon dieu ! avant que mon étonnement ne prenne siège dans mes facultés de réflexion, Thomas et Hervé, mettaient déjà la main à la patte du chien. D’un côté de la marmite, trônait le crâne de l’animal mangé, un objet du scandale que j’observais avec curiosité. La première bouchée dont je me gratifiai me convaincu immédiatement. C’était une bonne viande.

« Alors, Wence, comment trouves-tu la chèvre athlète ». (c’est le nom que Justinov donnait à la viande du chien).

« C’est absolument succulent, mais je ne le reconnaitrai devant personne d’autre… » affirmai-je entre deux éclats de rire.

Les emballages s’amoncellent devant nous, avec les mains expertes du maître de cuisson. L’essentiel de la viande était à emporter à Lomé.

Après une gorgée de calebasse de tchouk arrosant le banc de viande qui chargeait mes conduits intestinaux (inespéré en pleine préfecture des lacs), je m’écriai : « vous oubliez le crâne !: on ne part pas avec » ?

C’est à ce moment là que le vieux Tafamba, arrivé en pleine dégustation m’expliqua le rôle du crâne. « aaaah mon cher ami, c’est grâce à ce crâne là que nous parlons français aujourd’hui. A l’époque quand nous étions encore au cours primaire, les maitres d’école accrochaient ce crane au cou de l’élève qui parlait le vernaculaire.  Si cet élève veut se débarrasser du crâne, il doit  attendre ou guetter celui de ses camarades qui se ferait fait surprendre entrain de parler la langue locale. C’était la seule manière. Et s’il avait la malchance de ne pas en trouver, il gardait le crane du chien, durant toute la semaine. C’est donc grâce au crane du chien que nous avons appris à parler du bon français à l’école ! ». un rire général accompagna les propos du vieux tafamba suivi d’un deuxième série d’arrosage de tchouk en chacun de nous.

La dégustation se poursuivit, bouillon de viandes à l’appui. Je croyais être au bout de mes surprises quand un habitant de la maisonné déposa une petite assiette au milieu du cercle que nous formions dans l’arrière-cour : « c’est pour mon chien, il aime les ossements ». Regards interloqués, interrogations intérieures mais personne ne réagissait encore. Le comble aurait été atteint si dans le groupe que nous formions, l’un de nous avait jeté un regard en chien de faïence… Mais là encore, ça allait. C’est à cet instant précis que Hans Justinov (encore lui) nous sorti l’une des interrogations qui marquera à jamais les mémoires de mangeur de chiens que nous étions : « Chien mange chien » ?

Nouveau rire général ; chacun de nous se mit à jeter les os dévêtus de viande par nos dents incisifs et canins dans la petite assiette. La quête des os de chien commença à peine qu’un chat assez jeune arriva discrètement devant l’assiette et commença par grignoter .

Deuxième interrogation tout aussi philosophique d’un Hans Justinov, calebasse à la main :  « chat mange chien » ? Rire général amplifié, nous n’en pouvions plus et une certaine sagesse recommandait d’abandonner calebasse et ossements déshabillés de leur chair pour nous mettre en condition de retour vers Lomé.

Kpémé nous laissait un souvenir de chien, mais « putain » que c’était bon !!!

Alors que nous étions sur le pied du départ, les regards hagards et hilares, éructant dans l’alcool et dans la graisse de chien, Hans Justinov enfonça le clou avec la réplique tout aussi monumentale que ses précédents étonnements :

« Wence, vois-tu ? autrefois le chien était sacré ! » – mon regard étonné avec un peu d’alcool dans le sang et ce grand étonnement qui allait me conduire à la sagesse du Justinov . « Le chien était sacré », me répéta-t-il. « Il était sacré, champion de la marmite »… ce fut le dernier rire groupé autour de la carcasse du dog meat finalement emballé. Il ne nous restait qu’à rentrer et à laisser le reste du peuple fêter à notre image et se récréer… nous avons déjà créé et trouvé notre bonheur dans les choses simples.

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